Marion Sigaut
Barruel pour le xxie siècle, ou l’histoire comme arme
Marion Sigaut n’est pas une antimaçonne au sens strict. Elle ne produit pas de discours centré sur la franc-maçonnerie. Elle fournit quelque chose de plus utile à l’antimaçosphère : un récit historique global dans lequel la franc-maçonnerie occupe, naturellement et sans forçage apparent, la place du mal structurel. C’est le schéma de l’abbé Barruel, traduit en vidéos de conférence et en manuels publiés chez Kontre Kulture. Sa trajectoire – de la militante trotskiste pro-palestinienne à la conférencière de Civitas en passant par la direction de Debout la République – dit quelque chose sur les usages sociaux de l’antimaçonnisme catholique réactualisé.
Parcours
Formation et premières armes
Née le 2 juin 1950 à Paris, Marion Sigaut grandit à Clamart, en proche banlieue parisienne, dans une famille de tradition catholique1. Ses études secondaires se font au lycée François–Villon (Paris). Militante de gauche dans les années 1960–1970, elle part en 1971 en Israël, s’engage comme volontaire au kibboutz Tel Nir, près de la frontière libanaise, apprend l’hébreu et y reste plusieurs années2. Cette expérience produit ses premières publications : Les Deux Cœurs du monde, du kibboutz à l’Intifada (Flammarion, 1991), récit autobiographique romancé, et, au milieu des années 1990, trois ouvrages commandés par le Comité catholique contre la faim et pour le développement : Libres femmes de Palestine (Éditions de l’Atelier, 1996), La Terre promise aux Sud-Africains (1997), Mansour Kardosh, un juste à Nazareth (1997), ce dernier récompensé en 1998 par le 26e prix Palestine–Mahmoud Hamchari3. Ces textes d’orientation humanitaire, ancrés dans une solidarité catholique progressiste, n’annoncent pas du tout ce qui suivra.
En 2001, à 51 ans, Marion Sigaut reprend des études d’histoire à l’Université Paris VII (Denis-Diderot). Elle en sort titulaire d’un diplôme de troisième cycle4. La qualification académique est réelle mais circonscrite : troisième cycle en France, contrairement au doctorat, ne confère pas le titre de docteur et n’ouvre pas la carrière universitaire. Elle n’a jamais enseigné à l’université, n’a jamais été recrutée par aucun établissement d’enseignement supérieur, ne publie dans aucune revue à comité de lecture. La page de discussion de sa notice Wikipédia acte le débat : « elle n’est pas reconnue par ses pairs et n’enseigne dans aucune université »5. Elle se présente elle-même comme « historienne » et « conférencière ». Ses supporters reprennent le titre ; ses détracteurs, dont certains historiens académiques, le contestent.
Marion Sigaut (création numérique Jiri Pragman
Le tournant Damiens
Son premier ouvrage à caractère historique paraît en 2008 : La Marche rouge, les enfants perdus de l’Hôpital général (inédit, première édition sans éditeur identifié au catalogue). En mars 2010, elle publie Mourir à l’ombre des Lumières, l’énigme Damiens, enquête sur Robert-François Damiens, condamné et exécuté en 1757 pour avoir légèrement blessé Louis XV6. L’affaire Damiens est déjà bien connue des historiens spécialistes du droit et de la monarchie. Ce qui est propre à Sigaut, c’est la thèse : Damiens aurait agi pour venger sa fille, victime des réseaux pédophiles liés à l’Hôpital général et aux milieux parlementaires jansénistes. L’historien américain Dale Van Kley (Ohio State University), dont elle cite les travaux comme source, a démenti lui-même que ses archives corroborent l’hypothèse : aucun enlèvement de fille de Damiens n’apparaît dans le dépouillement systématique des commissariats parisiens de l’année 17507. Un autre spécialiste du XVIIIe siècle, Olivier Marchal, conclut que le livre « est un bon roman historique. Mais il ne faut pas le faire passer pour un travail d’historien »8. Le motif du réseau pédophile adossé aux Lumières sera repris et amplifié dans ses publications suivantes.



