Édouard Drumont
Le forgeron du soupçon
Nul ne comprend l’antimaçonnisme numérique contemporain sans revenir à Édouard Drumont (1844–1917). Non parce qu’il l’aurait inventé – l’hostilité à la franc-maçonnerie précède largement la IIIe République – mais parce qu’il en a réalisé la synthèse la plus efficace et la plus durablement nuisible. C’est lui qui, dans les décennies 1880 et 1890, a soudé en un seul récit l’antijudaïsme chrétien traditionnel, le racialisme pseudo-scientifique en vogue et l’antimaçonnisme hérité de Barruel. Le résultat porte un nom qu’il a forgé lui-même : la « République judéo-maçonnique ».1
Cette formule a traversé cent quarante ans sans perdre de sa virulence. Elle circule aujourd’hui sur Telegram, YouTube et les plateformes alternatives avec la même structure narrative qu’en 1886. Elle constitue l’un des marqueurs les plus constants de l’antimaçosphère contemporaine. Analyser Drumont, c’est donc cartographier la source d’une rivière dont nous observons encore les méandres.
Un itinéraire paradoxal
Édouard Adolphe Drumont naît à Paris le 3 mai 1844 dans un milieu modeste. Son père est employé à la Ville de Paris. Il entre dans le journalisme par la petite porte, collaborant à diverses publications parisiennes sans éclat particulier dans les années 1870. Rien, dans cet itinéraire ordinaire, ne laisse présager la bombe qu’il s’apprête à lancer.2
Edouard Drumont (création numérique Jiri Pragman)
En avril 1886, paraît chez Marpon & Flammarion un ouvrage en deux volumes de 1 200 pages intitulé La France juive : essai d’histoire contemporaine. L’auteur l’a publié à compte d’auteur. Pendant un mois, le livre somnole en librairie. Puis quelques comptes rendus arrivent. Le premier tirage s’épuise. Un second suit, puis un autre. En un an, 62 000 exemplaires sont vendus 3 ; sur vingt-cinq ans, ce seront deux cents éditions. Aucun ouvrage de cette nature n’avait connu pareille diffusion depuis La Vie de Jésus de Renan.



