Des renards aux loups
La papauté a changé de bestiaire pour désigner les francs-maçons aux loups :
Dans l’imaginaire antimaçonnique, la figure du franc-maçon en « loup déguisé en agneau » semble aller de soi. Elle est pourtant d’apparition relativement tardive dans le discours pontifical. Quand Clément XII lance en 1738 la première condamnation de la franc-maçonnerie, ce n’est pas au loup qu’il recourt, mais au voleur et au renard. Il faut attendre 1821, et la bulle Ecclesiam a Jesu Christo de Pie VII, pour voir surgir la métaphore lupine — et encore, elle ne vise pas directement les francs-maçons. Retour sur une généalogie méconnue.
1738. Des voleurs et des renards
Le 28 avril 1738, le pape Clément XII promulgue la bulle In eminenti apostolatus specula, premier texte pontifical condamnant la franc-maçonnerie [1]. Le registre animalier qu’il emploie est celui du renard qui « travaille à démolir la vigne » et du voleur qui « perce la maison ». Le pape reprend ici des images bibliques classiques (Cantique des Cantiques 2, 15 ; Matthieu 24, 43), mais la figure du loup est absente. Les reproches adressés aux francs-maçons portent alors sur deux points précis : le multiconfessionnalisme des loges (on y admet « des hommes de toute religion et de toute secte ») et le serment de secret, jugé incompatible avec la fidélité due aux autorités civiles et religieuses [2].
En 1751, Benoît XIV confirme cette condamnation par la constitution Providas romanorum pontificum, sans modifier significativement le registre rhétorique ni introduire la métaphore du loup [3].
1821. Des « loups rapaces » sous des vêtements d’agneau
Le contexte a changé quand Pie VII publie la bulle Ecclesiam a Jesu Christo, le 13 septembre 1821 [4]. L’Italie post-napoléonienne est travaillée par les mouvements révolutionnaires. Une organisation en particulier inquiète Rome : les Carbonari, société secrète structurée en « ventes » (cellules), qui milite pour l’unité italienne et contre le pouvoir temporel du pape. Les insurrections de 1820-1821 dans le Royaume des Deux-Siciles et dans le Piémont ont mis le feu aux poudres.
Création numérique (Jiri Pragman)
C’est dans ce contexte que Pie VII mobilise, au paragraphe 3 de sa bulle, l’image biblique du loup en peau d’agneau. Le texte italien original, disponible sur le site du Vatican, dit des Carbonari :
« quegli uomini si presentano in vesti di agnello ma nell’intimo sono lupi rapaci »
Soit : « ces hommes se présentent en vêtements d’agneau mais dans leur for intérieur sont des loups rapaces. »
La référence scripturaire est transparente : il s’agit de Matthieu 7, 15, l’avertissement de Jésus contre les « faux prophètes » — « Attendite a falsis prophetis, qui veniunt ad vos in vestimentis ovium, intrinsecus autem sunt lupi rapaces » dans la Vulgate [5].
Ce passage constitue une rupture rhétorique par rapport aux premières condamnations. Pie VII ne se contente plus de dénoncer le secret ou le multiconfessionnalisme : il décrit un mécanisme de tromperie identitaire. Les Carbonari « affectent un singulier respect et un zèle tout merveilleux pour la religion catholique » et vont jusqu’à nommer le Christ « leur grand-maître ». C’est précisément cette feinte piété qui les rend dangereux aux yeux du pape : ils avancent « masqués ».
Un texte contre les Carbonari, pas contre les francs-maçons ?
Il faut être précis : dans Ecclesiam a Jesu Christo, la cible première des « loups rapaces » est bien la Charbonnerie (Carbonari), et non la franc-maçonnerie en tant que telle.
Mais Pie VII introduit un lien explicite entre les deux. Au paragraphe 7 de la bulle, rappelant les condamnations de Clément XII (1738, In eminenti) et de Benoît XIV (1751, Providas) contre les « Liberi Muratori ou des Francs Maçons », il ajoute que les loges maçonniques « ont peut-être été l’origine de celle des Carbonari ou qui certainement lui ont servi de modèle » [6]. Le texte italien du Vatican utilise les termes « propaggine » (rejeton, ramification) et « imitazione » (imitation).
Ce mécanisme d’assimilation est décisif. En établissant une filiation entre franc-maçonnerie et Carbonari, Pie VII rend la métaphore du loup transférable d’une organisation à l’autre. Ce qui est dit des Carbonari — la dissimulation, le double langage, la nature « rapace » cachée sous une apparence pieuse — pourra désormais être appliqué aux francs-maçons dans la littérature antimaçonnique ultérieure.
1826. Léon XII achève le transfert
Cinq ans plus tard, le successeur de Pie VII, Léon XII, publie le 13 mars 1826 la lettre apostolique Quo graviora, dont le titre complet annonce la couleur : « Condamnation de la Société dite des Francs-Maçons et des autres Sociétés secrètes » [7]. La franc-maçonnerie y est cette fois nommément désignée comme cible principale.
Et Léon XII conclut par cet appel aux évêques, emprunté aux Actes des Apôtres (20, 29) :
« Des loups dévorants se précipiteront sur vous et n’épargneront pas vos brebis. »
Le transfert est achevé. En 1738, les francs-maçons étaient des « renards ». En 1821, les Carbonari étaient des « loups rapaces », et les francs-maçons leur modèle présumé. En 1826, les francs-maçons sont eux-mêmes entourés de « loups dévorants ». La métaphore lupine est désormais installée dans le vocabulaire antimaçonnique pontifical, où elle perdurera.
Le couple « masque/loup » : une rhétorique durable
Au-delà du détail animalier, ce qui se met en place entre 1821 et 1826 est un dispositif rhétorique qui structurera durablement le discours antimaçonnique : le couple « apparence trompeuse / nature prédatrice ». Le franc-maçon, comme le Carbonaro avant lui, est celui qui avance « masqué ». Son apparence de respectabilité cache une intention destructrice. Il faut donc, dans la logique de ce discours, « arracher le masque » — formule qui deviendra un véritable topos de la littérature antimaçonnique.
Ce registre dépasse d’ailleurs le seul cas maçonnique : il relève d’une rhétorique plus large, celle de la dénonciation des « sociétés secrètes » perçues comme intrinsèquement trompeuses. Mais c’est dans le champ antimaçonnique qu’il trouvera sa postérité la plus longue, irrigant encore aujourd’hui certains discours conspirationnistes qui présentent les francs-maçons comme un pouvoir « occulte » dissimulé derrière une façade philanthropique.
Sources
[1] Clément XII, bulle In eminenti apostolatus specula, 28 avril 1738. Texte disponible sur le site La Porte Latine et dans les collections de la BnF.
[2] Sur les motivations politiques de cette première condamnation, voir José Antonio Ferrer Benimeli, « Franc-maçonnerie et Église catholique. Motivations politiques des premières condamnations papales », Dix-huitième siècle, n° 19, 1987, p. 7-18 (disponible sur Persée). Voir également du même auteur : Les Archives secrètes du Vatican et la franc-maçonnerie. Histoire d’une condamnation pontificale, Paris, Dervy, 2002.
[3] Benoît XIV, constitution Providas romanorum pontificum, 18 mai 1751.
[4] Pie VII, bulle Ecclesiam a Jesu Christo, 13 septembre 1821. Texte italien intégral disponible sur le site officiel du Vatican : vatican.va. Traduction française disponible sur le site Franc-Maçonnerie Française (fm-fr.org).
[5] Matthieu 7, 15, dans la Vulgate de saint Jérôme.
[6] Dans le texte italien : « si deve ritenere che di tali società sia forse una propaggine, o certo un’imitazione, questa società dei Carbonari ». La traduction française d’époque rend ce passage par : « sociétés qui ont peut-être été l’origine de celle des Carbonari ou qui certainement lui ont servi de modèle ».
[7] Léon XII, lettre apostolique Quo graviora, 13 mars 1826. Texte français disponible sur le site Franc-Maçonnerie Française (fm-fr.org).


